Les vieux démons de Céline
Céline scandale - Henri Godard
(Folio n° 3066)
"Céline n'est pas dans Destouches. Il est dans ces quelques trois ou quatre mille pages de prose, dont la plupart saisissent les amateurs de littérature par leur puissance, par leur drôlerie, par leur raffinement d'écriture, et quelques centainesles frappent d'abord par un antisémitisme humainement et moralement insupportable. Tels sont les termes dont la réunion fait scandale, et qu'il faut considérer à égalité de sérieux, là où ils se trouvent, c'est-à-dire dans les textes".Alors, Céline, "génie littéraire" ou "antisémite forcené" ? A moins qu'il ne soit les deux à la fois, personnage complexe et insaisissable. Dans tous les cas, Céline n'a jamais - et ne laisse encore maintenant - indifférent. Pour la majorité de ses admirateurs, il y a un ambivalence de sentiments, pris qu'ils sont par la beauté des textes et l'indignation, l'écoeurement devant certaines pages, inqualifiables pour un auteur de cette envergure. Plus de quarante ans après sa mort, Céline est toujours synonyme de littérature originale, mais aussi - tragiquement - d'antisémitisme. Déjà en 1932, dès la publication de son "Voyage au bout de la nuit", Georges Bernanos écrivait que le scandale est consubstanciel
à Céline. "[...] ceux qui ont d'abord rencontré l'oeuvre et qui l'ont admirée, il en est parmi eux certains qui, eux-mêmes indemnes de racisme [...], se refusent, par un mouvement non moins compréhensible, à croire qu'un écrivain qui donne tant de plaisir puisse avoir écrit rien de réellement condamnable".Qu'est-ce qui fait que Céline attire autant le lecteur ? Plusieurs éléments, de taille. Son style d'écriture tout d'abord. En se servant du français populaire, il y trouve un gisement neuf permettant à Céline de jouer sur le registre de l'émotion, de la drôlerie, de l'invention des mots. Il recourt aux images, aux répétitions et redites, et prend des libertés avec la construction des phrases. Ensuite, on retrouve dans toute l'ouevre de Céline la dimension historique et sociale de l'existence. "De tout temps il a existé une violence ordinaire, fondée sur un rapport de forces inégal entre les groupes sociaux, qui contraignait les uns à vivre et à travailler dans certaines conditions au profit des autres. De ce côté, le 20ème siècle n'a rien inventé, mais ce que Céline saisit d'emblée, et qui fait de lui le romancier capable de dire toutes les violences de ce siècle, c'est que la guerre de 14 a achevé de dissiper les idéologies qui avant elles servaient d'écran".
Céline a publié huit romans, dont quatre post-1945. Dès cette époque, il est vu comme un agresseur en raison de ces romans et des pamphlets. A force d'être objet de violence,
Céline va retourner celle-ci contre les autres, les lecteurs, les Français, mais aussi par des cibles particulières. "Les Français, en masse ou par classes et catégories, les Russes, les "Aryen" même en général, en prennent pour leur compte. Mais, dans ces tirs tous azimuts, les cibles ne se valent pas toutes". Lorsqu'on lit Céline, on a beaucoup de mal à imaginer qu'un même homme puisse incarner un génie littéraire et nier - dans le même temps - l'antisémite qu'il est. Ses écrits polémiques sont, eux aussi, très ambigus. Ils laissent une large place à l'interprêtation la plus large concernant l'antisémitisme célinien : antisémitisme populaire ou symbolique, racisme plutôt qu'antisémitisme, auto-dénonciation. Il a longtemps motivé ses écrits pamphlétaires par son parcifisme forcené. "Mais imputer la responsabilité d'un conflit possible aux Juifs plutôt qu'à leurs persécuteurs se suffit à soi seul comme preuve d'hostilité et, en effet, toutes les qualifications injurieuses d'une nature juive excèdent dramatiquement la dénonciation d'un supposé lobby belliciste".Céline sera toujours la victime, la cible privilégiée des Juifs qui sont dans
la production artistique et littéraire. Il fait partie de ces personnes qui se cherchent des boucs-émissaires à leurs errements moraux. D'ailleurs Céline se défend et contre-attaque dans ses romans d'après 1945. De coupable il devient victime des autres à qui il a affaire à l'époque, et des lecteurs qui le condamnent.Ce qui frappe dans les écrits de Céline, c'est de constater l'absence d'antisémitisme dans ses romans. "Nulle part dans un roman de Céline n'a incarné en un personnage de Juif ce condensé de toutes les tares possibles que ses pamphlets décrivent dans la généralité et l'abstraction. Il met au contraire en scène, pour le tourner en dérision, un personnage qui, sitôt qu'il a un ennui, s'en prend aux Juifs et aux francs-maçons".
"Céline scandale" d'Henri Godard nous fait revivre un des auteurs français contemporains les plus ambigus et des plus complexes de sa période. Céline a suscité la haine, l'horreur, l'épouvante par certains de ses écrits. C'est aussi celui qui
nous a fait rire aux larmes, en raison de son style unique fait de vocabulaire inventé, de phrases incongrues, d'exagération ou de détail infime qui font la chute inattendue d'une séquence. Je dois avouer une passion pour les romans de Céline et pour la personnalité de cet auteur. Je l'assume, même si cela n'est pas évident de le lire sereinement au regard de son antisémitisme larvé. Même si "Céline scandale" n'est pas un livre facile à lire, il n'en reste pas moins intéressant par le parallèle qu'il fait entre le génie des romans céliniens et les propos insoutenables et inqualifiables de cet auteur. "Le seul vrai scandale auquel nous confronte Céline est celui du plaisir que nous prenons aux oeuvres d'un auteur qui a exprimé des idées que nous condamnons".
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