Aux eaux calmes, les grands troubles
Le silence de la mer - Vercors (Livre de poche n° 25)
Comme beaucoup de personnes, j'ai été touchée par l'hommage officiel rendu le 15 janvier dernier aux Justes parmi les nations. Cette panthéonisation de tous ces anonymes qui, par leur immense courage, ont lutté contre l'occupant et ont refusé les lois iniques de Vichy qui refoulaient les Juifs au rang de parias, était un geste, sinon utile, du moins nécessaire pour la mémoire. La cérémonie, sobre et digne, m'a fait verser quelques larmes, à l'idée que tous ces résistants silencieux étaient, enfin, reconnus à leur juste valeur.
Ceci entraînant cela, j'ai fouiné dans ma bibliothèque, question de voir si, moi aussi (à mon niveau ridiculement bas), je ne pouvais pas rendre hommage à ces combattants qui n'avaient d'autres armes que leur coeur et leur générosité. Et de plonger dans "le silence de la mer". Pourquoi ce classique, direz-vous ? Tout simplement parce que l'histoire raconte comment un vieil homme et sa nièce se murent dans un silence profond et consternant face à un officier allemand logé chez eux. "Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme un brouillard du matin. Epais et immobile. L'immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb".
Bien sûr, Werner von Ebrennac n'est pas une brute fanatique et sanguinaire. C'est un allemand courtois, cultivé, intelligent et esthète, qui aime la France et ses grands auteurs, son histoire aussi. Mais il est l'occupant, et même s'il a droit au respect, aucun dialogue n'est possible dans ces conditions.
Néanmoins, il y a de l'admiration de part et d'autre. Cela suinte au travers des comportements de chacun. "Et, ma foi, je l'admirai. Oui : qu'il ne se décourageât pas. Et que jamais il ne fût tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de
langage. Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu'au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s'y trouvait le plus à l'aise". Sous ce silence de plomb, un fourmillement de sentiments, de pensées qui sont cachés, masqués, enfouis et qui luttent à chaque instant de la vie pour émerger.
Par delà le récit du "Silence de la mer", paru clandestinement en 1941 aux Editions de Minuit, on peut y lire d'autres petits trésors. On y trouve, pêle-mêle, "Ce jour-là", qui restitue toute l'atmosphère pesante et tragique des arrestations à travers le regard d'un petit garçon. "Le songe", qui traite avec pudeur et retenu du monde des tortionnaires au travers de la déportation, et des conséquences dramatiques qui en découlent dans "L'impuissance". "Et que nous sommes entourés de gens dont pas un ne risqueraient un doigt pour empêcher ses actes horribles, qu'ils veulent lâchement ignorer, ou dont ils se fichent, que quelques-uns même approuvent et dont ils se réjouissent".
"Le cheval et la mort" montre, enfin, le vrai visage d'un Hitler personnifiant ... la mort. "La marche à l'étoile", histoire de Thomas Muritz, poète tchèque et amoureux inconditionnel de la France et du pont des Arts, qui créera une maison d'édition pour vulgariser la culture française et sera sacrifié par la France sur l'autel de la collaboration en raison de son sang juif.
Mais c'est surtout "L'imprimerie de Verdun" qui m'a profondément touchée. Vendresse, artisan imprimeur, membre de l'Action Française, partisan de l'ordre et de la discipline, ancien de Verdun est un pétainiste convaincu.
Tout semble indiquer que des personnes comme lui vont suivre la ligne politique de Vichy, sauf que. Sauf que lorsque Vendresse prend conscience de la situation et de la lâcheté de beaucoup, il décide de passer de l'autre côté. Ce qui lui vaudra la dénonciation et la déportation.
L'ensemble de ces nouvelles forme un panorama de toutes les formes de résistance - directe ou indirecte - de la façon dont chacun, à un moment ou à un autre, a compris qu'il fallait agir pour rester digne et droit. C'est pour cela que "Le silence de la mer" est encore et toujours d'actualité.