Et ainsi fut la peste noire
Journal de l'année de la peste - Daniel Defoe (Folio)
"Ce fut vers le début de septembre 1666 que, comme mes voisins, j'entendis dire incidemment que la peste avait reparu en Hollande, car elle y avait été très violente, particulièrement à Amsterdam et à Rotterdam, en l'année 1663 ; elle fut alors apportée avec certaines marchandises, d'aucuns disent d'Italie, d'autres du Levant, par leur flotte de Turquie ; ou encore de Candie, ou de Chypre [...]. De là vint que la rumeur s'éteignit comme elle était venue, et les gens commencèrent de l'oublier [...] jusqu'au jour où, à la fin de novembre ou au début de décembre 1664, deux hommes, des Français, moururent de la peste dans Long Acre [...]".
C'est ainsi que commence le "Journal de l'année de la peste" de Daniel Defoe, l'auteur de "Moll Flanders" et de "Robinson Crusoe". A la confluence du journal intime tenu durant la période de l'infection et du roman populaire tel qu'il en a écrit, le "Journal de l'année de la peste" est une source précieuse et intarissable pour la connaissance de la peste qui a dévasté l'Europe au Moyen Age et continue encore ses méfaits, dans certaines zones d'Afrique et d'Asie.
Le témoin direct en est un bourgeois londonien, commerçant en sellerie. Etant habitué à se déplacer en Angleterre et dans les colonies d'Amérique, célibataire avec des domestiques, la question se pose pour lui, dès le début de la peste, de sa fuite hors de Londres en attendant la fin de l'épidémie, comme le font la plupart des familles riches. "Les plus riches, surtout dans la noblesse et la grande bourgeoisie des quartiers de l'ouest, partaient en foule avec famille et serviteurs, de manière inhabituelle".
Notre observateur décidera de rester, en raison de ses affaires professionnelles et des magasins. Il s'en remettra à la volonté de Dieu, étant un fervent croyant. Ainsi, il nous livrera la situation calamiteuse concernant les effets et les ravages faits par la peste noire sur l'ensemble de la population. Elle commencera sa macabre besogne par les paroisses extérieures à Londres, les plus populeuses et les plus pauvres, pour s'étendre - petit à petit - à l'ensemble de la ville de Londres. "L'on pouvait bien dire que tout Londres était en larmes [...] ; on y percevait partout la véritable voix du deuil". Comme l'arrivée de la peste noire reste - à cette époque - un mystère ésotérique, nombreux sont ceux qui consultent oracles, cartomanciens, magiciens, astrologues et autres marchands de rêve pour savoir leur avenir quant à la maladie. Comme souvent dans ces cas, ce sont les plus démunis et les plus fragiles qui s'accrochent à ces devins, pour leur malheur. D'autres, devenant fous et se prenant pour les messagers de Dieu, proclament par les rues leurs prédictions funestes, de la prochaine destruction de Londres par la main de celui-ci en raison des péchés commis.
Hormis ces quelques illuminés que notre témoin rencontrera fréquemment par les rues de la ville, celui-ci rendra un hommage sincère tout au long de son récit aux médecins qui ont aidé les pestiférés au péril de leur vie. Car la peste noire est perfide. Elle se manifeste sous diverses
formes. "[...] la peste, comme toutes les maladies, je suppose, agissait de façon différente suivant les constitutions. Certains se trouvaient immédiatement accablés et la peste se manifestait chez eux par des fièvres violentes, des vomissements, des maux de tête intolérables, des douleurs dans le dos, souffrances qui les conduisaient à une fureur délirante. D'autres avaient des enflures et des tumeurs au cou ou à l'aine ou encore aux aisselles et, jusqu'au moment où l'on pouvait les faire aboutir, rlles provoquaient des angoisses et des tourments insupportables. Tandis que chez d'autres [...], l'infection restait secrète et la fièvre minait insensiblement leurs esprits, [...] avant de tomber en pâmoison et de passer sans souffrance de l'évanouissement à la mort".
Au-delà de la peste et des dégâts causés dans la société londonienne, notre observateur mêle des conseils prophylactiques judicieux pour la période (1665). Ainsi, pour éviter la contagion par propagation de la peste, il adhère à la décision du lord-maire de mettre les maisons des malades en quarantaine, avec toute la famille, domestiques compris. "Dans le cas même où le malade ainsi séquestréne mourrait pas, la maison restera fermée durant un mois après que tous les autres membres auront usés des mesures de préservation édictées". Afin de mieux repérer les habitations contaminées, les inspecteurs et surveillants désignés avaient ordre d'apposer une marque distinctive qui était une croix rouge visible au centre de la porte avec
une phrase religieuse en appelant à la pitié de Dieu.
Ce qui est frappant dans le "Journal de l'année de la peste", c'est la notion d'entraide par des collectes d'argent à Londres et dans les villes environnantes, pour soutenir les plus malheureux et ce, malgré le départ précipité de 200 000 personnes. "Il faut le reconnaître, les Londoniens absents qui, bien que s'étant enfuis pour trouver la sécurité à la campagne, portaient un très grand intérêt au bien-être de ceux qu'ils avaient laissés, ne négligeaient pas de contribuer avec libéralité à l'assistance aux pauvres. De grosses sommes furent ainsi collectées dans les villes commerçantes jusqu'aux extrêmités de l'Angleterre [...], la noblesse et la gentilhommerie de toutes régions prirent en considération l'état déplorable de la ville et, au titre de la charité, elle firent parvenir au lord-maire et aux magistrats des sommes très importantes destinées à l'assistance aux malheureux".
De même, sans être médecin, ni spécialiste de l'hygiène, notre témoin apporte des réflexions pertinentes et justes sur la propagation de la peste. En effet, il est persuadé que celle-ci se transmet par l'infection de personnes malades - le sachant ou non - vers les personnes saines.
Selon lui, la seule manière d'échapper à l'extension de l'épidémie est de ne pas se déplacer partout dans la ville, sans nécessité.
Le "Journal de l'année de la peste" de Daniel Defoe est un document unique de cette période et des conséquences de l'épidémie de peste qui a frappé Londres. Il nous laisse une description détaillée de la maladie, de ses différentes formes, de sa propagation, des soins prodigués, digne des grands spécialistes des 19ème et 20ème Siècles. C'est aussi un document sociologique important, car il nous montre - par son témoignage - comment la société anglaise, en général, et londonienne en particulier, a réagi face à l'épidémie. La structure sociale et la vie des quartiers en ont été définitivement transformées. C'est un livre à lire pour mieux comprendre comment une épidémie, quelle qu'elle soit - grippe aviaire, mais aussi le Sida - peut se répandre et devenir un fléau mondial, comme cela est le cas actuellement, dans les pays les plus pauvres de la Terre. De même que l'Europe a mis des siècles à se débarrasser de cette plaie, il y a fort à parier que notre société mettra encore de nombreuses années avant de trouver La solution pour ces nouvelles formes de peste.
ABC 2007