Lippi, moine, libertin et artiste
(Folio 4354)
"Une gamine de douze ans, déchaînée, la jupe trop courte - elle pousse si vite - des nattes qui zèbrent l'air sur un tempo endiablé, et des petits seins qui pointent ! Une nymphette montée en graine, qui veut encore sauter à la corde, échevelée, joyeuse, tellement joyeuse ! Elle saute, elle saute, elle chante, elle rie à tue-tête et elle embrasse qui elle veut, quand ça lui plaît". C'est ainsi que Cosme de Médicis perçoit sa ville - Florence - depuis son retour de Bruges et de Venise.
en faire sortir le meilleur et le plus beau. En attendant, c'est une plante de pieds cornue qu'il aperçoit. Et ces pieds crasseux s'affairent autour de l'esquisse d'une oeuvre admirable : Le jardin des Oliviers. "Incroyable ! Il n'a jamais vu, ni même imaginer "ça" possible ! Une telle épaisseur de corne couvre ces pieds [...]. Prêt à l'enjamber, Cosme s'interrompt. La rue est étroite et va rétrécissant encore. Or la forme en haillons occupe tout l'espace de son "oeuvre" à l'état d'ébauche : une esquisse du jardin des Oliviers, peuplé de Pilate et de Judas, de Pierre et de ses reniements, de renégats et oreille coupée ... Tout y est, avec seulement de la poussière et du charbon de bois !". Cosme et les florentins - pourtant blasés - sont en extase devant ce petit prodige.
apprentissage après l'avoir vu peindre une madone. Il doit maîtriser l'art de la peinture, des pigments et teintures s'il veut devenir un grand peintre. Pour son éducation matérielle, ce sont les moines des Carmes qui lui apprendront à lire, écrire, compter, chanter et prêcher.
En juin 1421, Lippi fait ses voeux de moine aux Carmes. Moine, certes, mais moine parjure, menteur, libertin, ivrogne et doué. Lippi va faire émerger un style personnel, mettant fin à l'artisanat dans la peinture. Car ce que veut Lippi, c'est gagner de l'argent, beaucoup d'argent. Il fait payer les grandi, qui rechignent sur tout. Il va leur faire payer non seulement l'exécution de l'oeuvre, mais l'inquantifiable : l'invention, l'imagination, l'idée. "Là, naît le style de Lippi. C'est décidé. Il en a fini avec le petit artisan besogneux. Fini de facturer à la taille, à la tâche, à l'once, au temps passé, au nombre d'assistants. [...]. Il compte trois fois, puis six fois, le prix de son temps, l'évaluation de ses nécessités, décuple le prix des pigments [...]". Son talent, son statut de protégé des Médicis père et fils ne l'empêcheront pas de commettre le parjure et une ultime provocation. Il faudra toute la finesse et la virtuosité de Pierre de Médicis et de son jeune fils, Laurent, pour intercéder auprès du Pape et - ainsi - éviter le pire à Fra Fillipo Lippi.

Lippi qui recevra dans son atelier public un jeune apprenti au talent prometteur et symbole de magnificence picturale sous la Renaissance - le futur Botticelli - sera consacré meilleur peintre en 1461, à l'âge de 55 ans. Grâce à lui, les peintres et les sculpteurs ne seront plus jamais de simples et modestes artisans d'art, mais réellement des artistes à part entière. "Tous les artistes de Toscane, de Rome, de Sienne lui doivent une éternelle reconnaissance. Tout ce qui, un jour, s'honore ou s'honorera du nom d'artiste le lui doit ou le lui devra".
"La passion Lippi" est un hymne à la beauté de la Renaissance italienne. Sophie Chauveau nous fait revivre l'existence d'un artiste hors du commun, parfois éclipsé par son élève, Botticelli. On suit les tribulations et autres frasques de Fillipo Lippi dans une société en pleine expansion, ouverte, opulente, riche et qui embrasera tous les pays d'Europe par la qualité de ses oeuvres. Avec "La passion Lippi", on vit non seulement l'histoire de la peinture italienne, mais aussi - en filigrane - celle de la République de Florence ainsi que l'ascension de la famille des Médicis. C'est une fresque qui se déroule sous nos yeux au fur et à mesure de sa lecture. C'est un livre très fort, très dense, très intense, très érudit et pourtant à la portée de chacun. C'est un livre qui nous réconcilie avec les traités sur la peinture ou les biographies classiques un peu arides, car il allie et mélange subtilement l'histoire de l'art, celle de l'Italie et de la Toscane, mais aussi la vie quotidienne de cette période si foisonnante. Bref, que du bonheur !!!