Le mythe de la beauté éternelle
Le protrait de Dorian Gray - Oscar Wilde
(Livre de poche)
"Oui, sans conteste, il était beau, merveilleusement beau, avec ses lèvres vermeilles et finement arquées, ses yeux bleus si francs, sa chevelure aux boucles dorées. Son visage avait une expression qui inspirait aussitôt la confiance. Il relfétait la pureté à la fois candide et ardente de la jeunesse. On sentait que cet adolescent s'était gardé sans tache, à l'abri du monde". Lorsque Basil Hallward entreprend de réaliser le portrait de Dorian Gray, il a conscience que cette oeuvre sera celle de sa vie, l'unique, la plus belle, la plus achevée de ses peintures. En devenant son modèle, Dorian Gray devient l'équivalent d'Antinoüs chez les sculpteurs grecs. C'est un type nouveau d'art, "il est pour moi bien plus qu'un motif ou un modèle vivant [...]. Sa personnalité même m'a suggéré une manière d'art tout à fait imprévue, un style entièrement nouveau".
Cet adolescent pur, sans flétrissure, innocent et généreux est aussitôt attiré par Lord Henry - intime de Basil Hallward - homme élégant et hédoniste, dont la vie ne se conçoit qu'au
travers des plaisirs immédiats et des passions ardentes. Il lui propose d'être à l'affût de sensations nouvelles et d'oublier tout ce qui peut enlaidir son existence, à commencer par les oeuvres de bienfaisances pour aider les pauvres des quartiers misérables de Londres. Lord Henry n'aime que la beauté, n'est tenté que par sa quête effrénée de sensations nouvelles, de l'éclat des choses et de la vie. La misère, la pauvreté, la laideur le dépriment. Dorian Gray irrésistiblement séduit par cet homme qui sera aussi son malheur fait un voeu - terrible - celui de conserver cette beauté et cette grâce éternelles qui font tourner la tête des femmes, et charment les hommes. Pour cela, il est prêt à vendre jusqu'à son âme. "Quelle pitié ! Je deviendrai vieux, horrible, repoussant. Et cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera jamais plus âgée que ce jour de juin. Oh ! que n'est-ce le contraire ! Que n'est-ce à moi de rester toujours jeune, au portrait de vieillir ! Pour ce miracle, je donnerais tout. En vérité, il n'y a rien au monde que je ne fusse prêt à sacrifier ! Pour ce miracle, je donnerais mon âme".
Dorian Gray choisira sa voie, celle de la jeunesse éternelle, de la passion, des plaisirs raffinés, des joies délirantes. Seul, le portrait portera le poids de ses horreurs, de ses infamies. Pour
cela, il va se créer des mondes iréels, sources de sensations exquises et nouvelles, étrangères à sa vraie nature. Ainsi, il se prendra d'intérêt pour le mysticisme, les parfums, la musique, les pierres précieuses, les tapisseries ... Cette recherche incessante de la beauté absolue, du plaisir permanent, fera de Dorian Gray un être cupide, égoïste, violent, uniquement préoccupé de lui-même. Tous ceux qui l'approcheront de près seront happés par son charisme et se détruiront au fur et à mesure. Lui ne se modifiera pas extérieurement. Son portrait supportera la hideur de son âme. "Et là, se campant, un miroir à la main [...], il regardait tantôt la figure vieillie et méchante du portrait, tantôt le jeune et radieux visage dont la glace polie lui renvoyait le sourire [...]. Il s'éprenait de plus en plus de sa propre beauté et, de plus en plus, s'intéressait à la corruption de son âme".
Mais, petit à petit, Dorian Gray supporte de moins en moins les rumeurs dont il fait l'objet. Son portrait l'effraie au point de devoir l'oublier en se rendant dans des bouges sordides de l'Est de Londres et les fumeries d'opium. Ses propres horreurs lui font peur et l'angoissent. Soudain, la laideur se révèle tout à la fois odieuse et réaliste et lui devient chère. Ce portrait de Basil Hallward, pour l'avoir révélé à lui-même dans sa profondeur et son inconscient, aura fait de Dorian Gray un être abject. En détruisant son entourage, c'est lui qu'il finira par détruire, au propre comme au figuré.
"Le portrait de Dorian Gray" est un classique majeur de la littérature anglaise et - au-delà -
de notre patrimoine culturel européen. C'est un livre à la fois délicat et violent, poétique et raffiné, cruel et perfide. On se prend à détester, voire même à haïr ce personnage, dont l'égoïsme le poussera aux pires actes de la vie. Et pourtant, c'est un livre envoûtant sur l'art et la beauté absolue, sur la vie et ses délices que l'on trouve sous toutes ses formes. C'est un livre magnifique, terriblement contemporain à lire ou à relire pour y découvrir tout le talent d'un auteur doué et dénigré en son temps.
"Il s'était couvert de souillures, il avait rempli son esprit d'immondices, il avait jeté l'horreur en pâture à son imagination. Il avait exercé autour de lui une pernicieuse influence, prenant à jouer ce rôle une exécrable joie. Et de tant de vies qui avaient croisé la sienne, c'étaient les plus belles et les plus riches de promesses qu'il avait entraînées à l'ignominie".