Alger la rouge
Morituri - Yasmina Khadra
(Folio Policier)
"De ma fenêtre, je peux voir la misère urticante de la casbah, sa noirceur de rinçure et au bout la Méditerranée. Il fut un temps où, de mon mirador de patriote zélé, il me semblait que la noblesse naissait de ces gourbis meurtris par la guerre et les déconvenues, que mes ruelles aux configurations de parchemin détenaient l'essence de la vaillance. C'était le temps où Alger avait la blancheur des colombes et des ingénuités, ou, dans les prunelles de nos mioches, les horizons de la terre venaient se refaire une virginité".
Bienvenue dans le monde glauque, noir, sombre, sinistre, pessimiste, inquiétant et désespéré du commissaire Llob. Car chaque matin, c'est avec la peur au ventre et dans ses petits souliers que le commissaire Llob se rend à son bureau. On ne peut pas vraiment dire que se soit luxe, calme et volupté dans son monde. Pas vriament le genre de l'entourage. Il suspecte tout et tout le monde, le moindre passant dans la rue, le voisin, jusqu'au concierge de son immeuble. Il ne fait pourtant pas de délire de persécution, le commissaire Llob. Cepedant, pour éviter le pire, il change régulièrement ses habitudes et arrive - rituellement - avec une bonne heure de retard au travail. Mesures de sécurité. Même son plus fidèle adjoint, le lieutenant Lino, a changé ses petites manies. C'est tout dire. "Mon lieutenant Lino est là. Avant c'était le champion des absentéistes. Obstinément derrière ses petites magouilles, ses trafics d'influence et ses putains. Il avait compris qu'au sultanat des truands et du
népotisme, un miracle ça se négocie [...]. Aussi se débrouillait-il, Lino, dans le brouillon qu'était notre société [...]. Mais Lino s'est assagi d'un coup. Il est au bureau avant le planton. Normal, puisqu'il y passe la nuit. Il ne rentre plus chez lui, à Bab el Oued, depuis qu'un brelan de barbus est venu prendre les mesures de sa carotide pour lui choisir un couteau approprié".
En bref, une société de rêve transformée en cauchema vivant et perpétuel. Mais lorsque son chef lui demande de le représenter à une soirée donnée par Ghoul Malek, homme politique pas (très) intègre, le commissaire Llob a soudain envie de vomir. Son monde à lui est à des années lumières de cet individu. Lui vit dans le quotidien, la violence intégriste, la misère sociale ; l'autre, c'est strass et paillettes, demi-mondaines et monde enchanté et féerique. De quoi donner le vertige, même à un funambule !!! C'est surtout que Ghoul Malek a besoin du commissaire Llob pour retrouver sa fille - Sabrine - disparue depuis quelques semaines. Volatilisée, envolée sans donner de nouvelles. Pas très causant, le paternel, puisque le seul indice qu'il donne à Llob est la photo de la fugueuse. "C'est suffisant quand on est un fin limier. Bonsoir". C'est juste pour démarrer une enquête qui ne doit - surtout pas - s'ébruiter.
Et que peut-elle de son temps, cette jeune fille riche, enfant gâtée d'Alger la corrompue,
jugée instable, voyeuse par sa copine, Anissa, pute de luxe. "C'est une fille gâtée. Elle adore emmerder son monde. Je suis sûre qu'elle est juste dans les parages pour voir les gens se défoncer. C'est quelqu'un d'instable, Sabrine". L'enquête ne sera pas de tout repos pour le commissaire Llob. Ses visites dans plusieurs lieux de rencontres à la mode, boîtes de nuit et autres maisons de passe luxueuses ne lui apporteront qu'une remontée de bretelles monumentale de la part de Ghoul Malek. Il veut bien que Llob retrouve sa fille, mais sans trop fouiller, déranger, fouiner, mettre le doigt là où ça fait mal. Il parviendra quand même à arrêter le petit ami de Sabrine - Mourad Atti - proxénète de son état. Mais la méthode employée et l'attitude de la population du quartier l'inciteront à ne plus fréquenter le coin s'il ne veut pas repartir la tête sous le bras.
Le commissaire comprendra que la corruption est partout, qu'elle pourrit la société algérienne de bas en haut. Il sera menacé de mort par un inconnu au cours de l'enquête, avec un contrat sur sa tête et certificat de décès sous le coude. Il perdra un de ses hommes, dans une énième embuscade des intégristes. Un ancien commissaire, passé pour fou pour avoir fouillé dans le milieu politique, échappera miraculeusement à une tentative de meurtre.
Llob découvrira petit à petit que politique et intégrisme religieux se côtoient régulièrement dans des intérêts communs. Son âvre de paix, c'est Da Achour, toujours plein de sérénité. "C'est un visionnaire, Da Achour, un prophète peut-être. Il regarde le monde comme on regarde dans les yeux de quelqu'un qu'on connaît bien. Il sait toujours d'où vient le vent, où va l'orage, et il sait surtout qu'on n'y peut rien". Cela change de son panier de crabes dans lequel le commissaire Llob évolue.
"Morituri" de Yasmina Khadra est le premier roman de cet auteur dramatique, d'origine algérienne. Le commissaire Llob est l'incarnation de la droiture, du respect du droit et des personnes, des valeurs morales, de l'intégrité dans tous les domaines. Il ne cède à rien, surtout pas à la facilité. C'est la société algérienne telle que la rêve, l'imagine beaucoup d'algériens, intellectuels ou non. Cette liberté de ton, d'exercer son travail, le droit de vivre sans la peur au ventre, avec l'espoir en bannière. Le droit d'être, d'exister, de vivre, de dire, sans crainte d'une justice divine cruelle. Par-delà le roman policier, c'est la société d'Alger qui est passée au crible avec ses travers, ses défaillances, ses échecs. C'est un excellent roman, sec, aride, lapidaire, écrit dans un style cru, violent et cruel.
"Je regarde Alger et Alger regarde la mer. Cette ville n'a plus d'émotions. Elle est le désenchantement à perte de vue. Ses symboles sont mis au rebut. Soumise à une obligation de réserve, son histoire courbe l'échine et ses monuments se font tout petits. Alger vit à l'heure des idées fixes. Ses troubadours ne chantent plus. Partout où porte leur muse, ils la voient muselée".