A la recherche du modèle parfait
Nu couché - Dan Franck (Point)
"Il avait perdu la guerre avant beaucoup d'autres. C'était un matin de 1915, à Sainte-Marie-aux-Mines, en automne. Les fossoyeurs l'avaient découvert dans un trou. Il était retourné, le dos au soleil. Il ne bougeait pas. Ils avaient compris qu'il vivait encore au seul mouvement de ses lèvres puis au murmure qu'il prononçait tout bas. Il était accroché à un homme mort sous lui. Il portait une vareuse ensanglantée collée au cadavre de l'autre [...]. Ils avaient couché Korovine sur une civière et l'avaient évacué".
La dernière fois que Korovine, peintre d'origine russe, se trouvait à la Rotonde, c'était en 1914. Il venait de s'engager dans un régiment étranger. Il était persuadé - comme l'ensemble de la population - que la guerre ne serait qu'une simple partie de campagne, courte, rapide et presque joyeuse. Le retour n'était qu'une question de semaines. En 1915, lorsqu'il revient à la Rotonde, c'est le silence qui prédomine. Tous les artistes - ou presque - se sont portés volontaires pour aller goûter aux horreurs des tranchées. Mais Korovine a changé. Ou plutôt, c'est la guerre, sa monstruosité et ses traumatismes qui ont changé l'artiste qu'il était. Il ne veut plus et ne peut plus peindre. Il ne supporte plus l'atmosphère d'un atelier de peintre. Les odeurs de gouaches, d'essence, la simple vue des toiles, des
pinceaux, des dessins, des esquisses lui donnent la sensation de ne plus appartenir à ce monde. Celui d'avant. Celui des vivants. "C'était comme s'il se retrouvait brusquement plongé dans une terre où il n'avait plus sa place. Il découvrait tout à la fois la chaleur bienheureuse et les marques de sa stérilité. Un plein et un vide. Un tout et un rien". Dans sa souffrance morale, dans son errance, Korovine retrouve quelques amis d'avant, dont Modigliani qui vit une relation tumultueuse et violente avec une anglaise, Beatrice Hastings. Mais surtout, il retrouve un habitué de la Rotonde - pas encore retiré dans son abbaye - Max Jacob le mystique, qui tire les cartes à ses amis et lit dans les lignes de leurs mains. Il annonce à celui-ci qu'il repeindra soit dans un jour, soit dans plusieurs jours. "Tu retrouveras tes pinceaux quand tu auras retrouvé la femme [...] - Ta blessure et la mort de Félix ont provoqué une explosion en toi, qui a fermé la porte de la peinture. Cette femme est la clé qui l'ouvrira". Félix. Le camarade de Korovine sur le front, chauffeur dans la même compagnie que lui, spécialisé dans les camouflages. Tout servait pour approcher les lignes ennemies. Les arbres, surtout. Korovine en était l'homme de l'art. C'est par une belle journée au front que Lev - accompagné de Félix - est tombé dans une embuscade. Juste le temps d'apercevoir ce pauvre Félix, dont le physique tordu, fondu, grimaçant, transformé par l'horreur, ressemblant aux peintures de Chaïm Soutine. C'est peu dire de la comparaison. Le corps se rapprochant des collages de Braque. L'agonie, interminable, commence pour Korovine. Pendant onze heures, dans son râle de mourant, Félix murmurera un prénom féminin, Mareva. "[...] il répétait ce nom chuchoté dans la bave d'un moribond, il se le jetait à lui-même, tirant ses balles sur la cible de sa mémoire : Mareva, Mareva, Mareva".
Mareva et Félix vont devenir ses deux raisons de vivre, le pourquoi de son retour dans le monde d'avant. D'ailleurs, à Montparnasse, la guerre et sa boucherie quotidiennes sont bien loin des préoccupations de ses habitués. La vie continue ou essaie, tambour battant. "La guerre grandissait, régulièrement dans l'horreur. Il y avait sept cent mille morts à Verdun, un million de cadavres dans la Somme. Les mutineries se succédaient dans les corps d'armée. A Montparnasse, la vie suivait son cours .[...]. Les cafés étaient bondés. [...] les peintres et les poètes se retrouvaient sur les trottoirs, cherchant un endroit où commencer la nuit". Mais pour Korovine, l'essentiel n'est pas là. Qui est Félix ? Chauffeur de taxi à Paris. Certes. Compagnon généreux, mais avec sa part d'ombre sur son passé, ses origines, le nombre de lettres féminines reçues au front. Qui est Mareva, entr'aperçue chez Drouot en compagnie de Félix, à la fameuse vente de La Peau de l'Ours ? Il n'aura de cesse de la rechercher, de fouiller le passé de tous ses amis, leur demandant même d'en faire un portrait-robot d'après leurs vagues souvenirs personnels. Soutine, Modigliani, Kisling, et Max Jacob se prêteront au jeu. Apollinaire en fera un poême en forme de lèvres. Pourquoi ces lèvres se retrouveront-elles chez le poète, mais aussi sur une peinture de Juan Gris ?
Inlassablement, Korovine cherchera cette Mareva, symbole vital de son retour à la vie, à la peinture, à la joie. Chacun le prend pour un fou courant après un espoir déçu ; peut-être même un dément. La guerre l'aura non seulement atteint physiquement, mais psychologiquement aussi. Il s'en moque. Ce n'est pas son problème. Il partira à travers
l'Europe, d'Amsterdam à Varsovie, ou au Havre, visitant leurs bas-fonds, leurs tripots, leurs lupanards. C'est Jules Pascin qui lui apprendra la signification de Mareva en hébreu, Eve Amère. La première femme du monde. Le premier modèle créé. La première femme déçue.
"Nu couché" est un formidable thriller qui ne dit pas son nom, sur Montparnasse, ses peintres, la recherche de la perfection dans l'art. C'est une quête effrénée sur l'examen de son Moi profond. Korovine, tel un Sherlock Holmes dans le monde de l'art, partira non seulement sur les traces de son passé d'artiste, tentant de recoller des morceaux à jamais épars de lui-même, et en retrouvant Mareva, de se réconcilier avec la vie et la peinture. En filigrane, on perçoît la fin d'un monde, celui de Montparnasse, de ses fêtes joyeuses et bruyantes, de son insouciance, de son inspiration à jamais perdue. "Pour beaucoup, la disparition du peintre bulgare signait aussi la fin de Montparnasse. Pour Lev, elle était un troisième adieu. Le jour de la mort de Pascin, il avait songé, et ce fut la première fois, qu'il saluerait à son tour, étant le quatrième".