Du temps des vaches maigres
Dans la dèche à Paris et à Londres - George Orwell (10/18)
"Le sujet de ce livre, c'est la misère et c'est dans ce quartier lépreux que j'en ai pour la première fois fait l'expérience - d'abord comme une leçon de choses dispensées par des individus menant des vies plus impossibles les unes que les autres, puis comme trame vécue de ma propre existence".
Bien avant l'inoubliable et célébrissime "1984", George Orwell écrit le chef d'oeuvre qu'est "Dans la dèche à Paris et à Londres". Dans ce roman - tout à la fois enquête sociale et carnets de voyage - George Orwell raconte sa plongée dans les bas-fonds des deux grandes capitales européennes. Il lève un coin de voile sur les conditions de vie du prolétariat européen dans les années 20 et 30. "C'est à ce moment-là que je commençai à comprendre ce que signifie vraiment la pauvreté. Car 6 francs par jour, si ce n'est pas à proprement parler la misère, ce n'en est pas loin. Avec 6 francs par jour, on peut encore subsister à Paris, à condition de savoir s'y prendre. Mais l'affaire n'est pas de tout repos".
Par delà le fait d'accompagner Orwell au Mont de Piété pour tirer quelque argent de tout ce qu'il possède, c'est l'ambiance dans laquelle celui-ci baigne qui donne toute la mesure du récit. De sa recherche d'emploi comme plongeur dans un hôtel à Paris aux conditions de travail dans les cuisines d'une gargote où il passe dix-huit heures par jour pour un salaire de misère, tout nous est minutieusement détaillé. Il nous explique, par le menu, l'organisation des pensions à bas prix, les services rendus, l'ameublement rudimentaire, les conditions de vie spartiate et les rations, généralement réduites à la portion congrue de thé et tartines de pain rassis à la margarine.
La crasse est présente partout au long du récit, sur les personnes, dans les pensions, sur les lieux de travail. Cela accentue la pauvreté et la rend encore plus noire, encore plus dure à vivre et à supporter, encore plus prégnante dans la société de l'époque. Avec "Dans la dèche ...", on suit l'itinéraire chaotique d'une poignée de chemineaux et autres camarades d'infortunes de George Orwell. On part à la rencontre de Boris, exilé russe, de Mario, garçon de café italien, de Paddy, le trimardeur irlandais ou de Bill, peintre des rues anglais.
On apprend ainsi qu'il y a des statuts sociaux, même chez les mendiants. "Au-dessous des artistes du trottoir se situent les chanteurs de cantiques, les marchands d'allumettes, de lacets de souliers ou d'enveloppes renfermant quelques grains de lavande baptisés "parfum". Tous ces personnages sont de purs mendiants qui exploitent leur apparence misérable. Aucun d'eux n'arrive à gagner, en moyenne, plus
d'une demi-couronne par jour".
La misère nous est contée avec une noirceur, une réalité crue et violente qui donne une profondeur inouie à ce texte. On sort de sa lecture chamboulé, retourné, conscient que George Orwell n'a pu parcourir que la surface de la misère, sans jamais en connaître tous les méandres. Bien que publié en 1933, sous le titre initial de "La vache enragée", "Dans la dèche à Paris et à Londres" est encore terriblement - trop - d'actualité, même si ce monde à, en apparence, disparu.
ABC 2007